Le silence du cygne

Le carillon sonne depuis le Consulaire que les patrons du textile se sont offerts près de la Grand-Place. Vingt-cinq cloches suspendues dans une cage ouvragée et cette berceuse de dentellière qu’il répète depuis des générations.

Les notes glissent sur les toits et le long des gouttières, roulent dans les rues vides, arrivent jusqu’à moi, affaiblies, dispersées. Je les entends depuis si longtemps qu’elles font partie de mon silence.

Je n’ai jamais répondu. Ni bronze, ni battant, ni la moindre pièce de métal qui puisse vibrer dans toute ma hauteur. Je suis le plus haut beffroi de Flandre et le seul qui se taise.

Et cette nuit encore, j’ai cédé…

 

L’acier que l’on a scellé dans mon corps, trois cents tonnes d’armatures noyées dans le béton, a percé la surface. Dans l’angle porteur nord-est, une fissure que personne n’a vue a laissé passer l’air. La rouille a gonflé. Le béton a éclaté. Un éclat de trois livres en forme de coquille s’est détaché de l’arête avec le bruit d’un os qui se brise.

J’étais un défi, je suis devenu un danger. Ce qui m’a permis de m’élever me dévore.

Autour de moi, ils ont tendu un filet à larges mailles. Des spécialistes sont venus de Paris et diagnostiqué ma maladie : cancer du béton. Le mot n’est pas une image.

Je suis classé monument historique, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ces titres honorifiques devraient me protéger, mais ils m’enferment. On ne peut ni me restaurer, puisque le classement exige mes matériaux d’origine, ni me détruire, puisqu’il l’interdit.

Je ne peux plus vivre, mais je ne peux pas mourir.

 

Avant, je contemplais Lille avec une certaine noblesse. Aujourd’hui, je laisse le vent raconter ce que je ne peux pas chanter.

Du haut de mon belvédère, je veille encore sur les cours intérieures et leurs tilleuls séculaires, les jardins que les façades cachent aux passants, le tracé des rues qui révèle celui des anciennes fortifications comme une radiographie révèle les os sous la chair.

En contrebas, la Porte de Paris et ses deux Renommées qui claironnent depuis trois siècles une victoire dont personne ne se souvient. Plus près, les briques rouges et jaunes de l’hospice gantois, cinq siècles de murs posés là comme un reproche à tout ce qui a poussé depuis.

Saint-Sauveur, Saint-Maurice, les verrières fatiguées de la gare et, plus loin, les tours d’Euralille, sentinelles de verre qui ne veillent sur personne. Au nord, la ligne basse des Monts de Flandre ferme l’horizon et laisse deviner, par temps clair, les courbes de ma voisine belge.

J’étais fier d’être le point le plus haut, le repère que l’on trouvait depuis n’importe quel trottoir de la ville. Les Lillois ne lèvent plus la tête. La plupart me préfèrent le Carillonneur. Celui-là, on le photographie, on l’admire. Moi, on m’a abdiqué. Et c’est cela qui me ronge le plus. Pas seulement l’acier qui pourrit mon squelette, mais le lent désamour de la ville qui m’a porté.

Un édifice que personne ne regarde commence à mourir bien avant de s’effondrer.

 

Je me souviens d’un homme.

C’est lui qui m’a voulu ainsi. Un beffroi planté au milieu des courées les plus pauvres de Lille, dans ce quartier de Saint-Sauveur où les ouvriers du textile vivaient à six dans des pièces que le soleil ne touchait jamais.

Mon mutisme n’était pas un oubli, mais un acte de rébellion. Les cloches, c’était pour les patrons, pour que les riches se fassent entendre. Roger Salengro, lui, a planté un défi. Cent quatre mètres de refus qui disaient : nous aussi.

Quatre ans après mon inauguration, le 17 novembre I 936, il est rentré chez lui, a sorti son chat de la cuisine et

posé deux exemplaires de Gringoire sur la table, cette feuille à scandale qui le traitait de déserteur. Lui qui en 1915, en Champagne, avait rampé hors de sa tranchée pour aller chercher le corps de son ami Demailly, à qui il avait juré que le survivant veillerait sur l’autre. On l’avait pris seul, sans témoin ; il ne put jamais prouver qu’il n’avait pas fui.

Au 16 du boulevard Carnot, il a calfeutré la porte et ouvert le gaz.

Je garde son bureau au premier étage. Depuis quatre-vingt-dix ans, j’interdis à quiconque d’y pénétrer.

 

Je me souviens de mains.

Avant même que je sois terminé, un homme est venu. Un sculpteur du Sud qui a taillé directement dans ma chair encore tendre. Lydéric et Phinaert, le fondateur de Lille et le géant qu’il vainquit. Depuis près d’un siècle, l’un tient son épée, l’autre une hache. Ces figures portent mon poids comme je porte leur légende.

Je me souviens d’images.

En avril 1950, des hommes ont monté des caméras derrière mon horloge. Un studio perché à cent mètres du sol, et de là, ont diffusé les premières images de télévision jamais émises hors de Paris. Télé-Lille. La speakerine s’appelait Nicole Gunderman. Elle avait un délicieux accent chtimi.

En 1953, j’ai relayé le couronnement d’Élisabeth d’Angleterre et !’Eurovision après lui. Pendant sept ans, des images sont nées dans mon ventre et ont voyagé à travers la plaine de Flandre.

Puis un hélicoptère est venu décrocher mon antenne et le noir s’est fait sur les écrans. On m’a repris cela aussi.

Je ne peux pas sonner, je ne peux pas crier. Alors je laisse mon corps parler la seule langue qu’il connaisse celle du temps qui défait. Chaque fissure est une syllabe. Chaque éclat qui tombe est un mot.

Le vent de Flandre siffle dans les filets. Chaque nuit, mon phare qui peut se voir jusqu’à la mer du Nord n’éclaire plus qu’un océan d’indifférence.

Il est minuit. Le beffroi des riches chante sa berceuse volée aux ouvriers et Alexandre Desrousseaux. C’est ça, dors P’tit Quinquin, dors. Dormez tous.

Mi, j ‘su core là.